Qui est Franta ?
Je suis né dans un tout petit pays qui a beaucoup souffert d’oppression. Tantôt sous l’influence du monde germanique, tantôt sous celle de la Russie. J’ai quitté mon pays d’origine à l’âge de 27 ans car le régime rendait très difficile la création dans le monde culturel. Il y a eu beaucoup de bêtises, beaucoup de brutalités.
En même temps, j’ai eu envie de regarder ailleurs, de voir comment les hommes s’organisent dans différentes régions. Mon père a beaucoup voyagé avant la guerre. Ensuite, il a été dans l’armée, en France puis en Angleterre. Entre 1939 et 1945, je ne l’ai pas vu. Il parlait quatre langues : l’anglais, le français, le russe et avait une passion pour l’espéranto dont il était professeur. Il était persuadé qu’avec une langue compréhensible par tous, beaucoup de problèmes seraient réglés. Après la guerre, malheureusement, l’anglais s’est imposé. Avant, c’était le français. L’espéranto n’a pas retrouvé la force qu’il avait avant.
Peut-être que cela a compté. J’ai moi-même voyagé dans pratiquement tous les pays d’Europe, ainsi qu’aux États-Unis où j’ai beaucoup bougé. En Afrique, j’ai fait une vingtaine de séjours, entre le Kenya, le Burkina Faso, le Sénégal, le Mali. J’ai aussi voyagé en Asie, au Japon.
J’ai toujours emporté mon travail avec moi dans mes déplacements. Il existe différentes manières de lire mon travail. Les Scandinaves, les Américains, les Africains n’ont pas le même regard, et c’est normal. Nous observons ce qui est autour de nous et nous essayons de partager nos émotions avec les autres. Chacun a sa manière de ressentir, de voir, d’apprécier et de partager.
Finalement, j’ai trouvé mon propre espéranto. On n’a pas besoin de dictionnaire ni de traducteur pour lire un tableau ou un dessin. La lecture se fait par l’émotion, par l’échange, par la sensibilité à un rythme, à une couleur, à une forme. Chacun a sa façon de parler avec la peinture.
Je suis venu à Vence, dans les Alpes-Maritimes, pour retrouver la femme avec laquelle je suis depuis plus de 70 ans, en pensant venir travailler à Paris. J’ai découvert cette région, sa richesse naturelle, sa lumière. À l’époque, il y avait encore la présence de Picasso, de Chagall. Matisse venait de partir, Fernand Léger aussi.
Finalement, je suis resté ici. Ce qui a été très enrichissant, c’était la Fondation Maeght. J’ai eu l’occasion de travailler à côté de personnalités exceptionnelles.
C’est l’Homme qui m’intéresse avant tout.
Franta
À quel moment avez-vous fait le choix de devenir artiste ?
C’était pendant la guerre, dans une période difficile. La situation ne permettait pas de rêver ou d’imaginer l’avenir. Après 1945-1946, je me suis posé la question de ce que j’allais faire dans la vie et par quoi je pouvais participer.
Je me suis engagé dans une école des arts décoratifs. J’ai fait beaucoup de gravure, d’illustration, de mise en page, d’affiches. J’ai eu la chance de rencontrer un professeur graveur qui a remarqué que je restais plus longtemps sur le travail. Il m’a encouragé.
C’est là qu’une envie de parler s’est réveillée. Les affiches et le graphisme sont au service d’une idée qui n’est pas la vôtre. On vous donne des matériaux, et vous travaillez pour quelqu’un d’autre.
Après mes études, je suis allé à l’Académie des Beaux-Arts à Prague. À cette époque, la création était sous une forte influence de l’Union soviétique. On nous disait que le devoir d’un artiste était de célébrer la victoire de la classe ouvrière. C’était très limité.
Si vous deviez revenir sur votre parcours, quels moments ont le plus orienté votre travail ?
Le moment le plus important a sans doute été mon premier séjour en Afrique. La présence physique y est très forte. Les corps ne se cachent pas. Je parle des régions rurales, pas des capitales. Les hommes y vivaient dans une grande simplicité, entre le ciel et la terre. C’était très fort, presque philosophique, dans la simplicité des rapports humains.
J’ai un intérêt profond pour l’Homme, c’est l’Homme qui m’intéresse avant tout. En arrivant en France, on m’a conseillé de laisser tomber ce travail parce que la peinture abstraite dominait. Dans les galeries, on me renvoyait mes œuvres. J’ai fait quelques paysages, surtout en arrivant à Vence, parce que la nature est forte et séduisante, mais l’Homme reste central.
Quand on regarde le travail de la nature, on regarde l’Homme. Quand on parle de peinture abstraite… regardez la rose du désert : c’est une sculpture faite par la nature. Les oliviers, les palmiers aussi. Pour moi, c’est déjà de l’abstraction. Après, avoir des prétentions dans ce monde-là, je laisse ça aux autres.

Crédit photo : Johann Bonfils, tous droits réservés
En parlant de l’Homme, vous avez affirmé à l’occasion de votre exposition à Prague en 2012, que vous aviez de nombreuses questions à vous poser et à poser. Où en êtes-vous aujourd’hui ?
Oui, c’était une interview, et le sujet était arrivé sur l’Homme. On commence toujours une toile parce qu’on est attiré par quelque chose, une question ou une situation. On essaye de la traiter picturalement et, en même temps, c’est une question que vous posez aux autres. La question de l’Homme est venue aussi avec mes séjours en Afrique, avec la simplicité des rapports.
On parle de progrès. La mécanique, la science, nous ont enrichis dans beaucoup de domaines, mais en même temps c’est utilisé pour autre chose. C’est comme l’ordinateur. Il n’y a pas longtemps, on m’a pris tout ce que j’avais dans l’ordinateur et on m’a demandé de l’argent. Heureusement, j’ai un ami très fort dans ce domaine et au bout d’un mois et demi il m’a récupéré pratiquement tout.
L’intelligence artificielle apportera sans doute des solutions, notamment en médecine, mais on perd aussi quelque chose en même temps. C’est la même chose avec la télévision : elle enrichit énormément et appauvrit en même temps.
Quand j’avais quinze ans, on nous proposait le monde soviétique comme un monde merveilleux. Malheureusement, l’application n’a pas toujours suivi la générosité de l’idée. Laissons tomber la politique, parce qu’on n’a pas encore trouvé un monde qui se comporte bien. Aujourd’hui, si on regarde à droite et à gauche, il y a des tensions et quelques personnalités qui souhaitent dominer tout. Ce n’est pas beau. Tous les jours, presque, j’ai peur d’allumer la télévision. Toute cette armada prête à frapper, c’est inquiétant.
J’ai été considéré comme criminel en quittant la Tchécoslovaquie sans permis, sans documents. C’était une échappée. Pendant quinze ans, j’ai été interdit de retour et même d’exposer ou de venir avec mon travail. Ce qui est paradoxal, c’est qu’on m’a fait plus tard une exposition rétrospective au château de Prague, dans des conditions exceptionnelles, avec presque deux cents pièces.
Si on revient au monde des arts, que ce soit la musique, la danse, la littérature ou la peinture, il y a beaucoup de bouleversements et aussi pas mal de dérives. Je trouve qu’il y a beaucoup d’artistes, soi-disant. Je déteste ce mot quand il est utilisé trop facilement. On se croit très facilement artiste. Moi, je me définis comme peintre, sculpteur, graveur.
La notion de liberté traverse toute votre vie. Comment un artiste peut-il la préserver aujourd’hui ?
Très difficile. Ça a toujours été difficile, sauf à certaines périodes où des artistes comme Michelangelo, ou d’autres plus tard, avaient des hommes qui les aidaient. Des hommes riches, des rois, qui permettaient à une catégorie d’artistes de travailler, de faire, de s’exprimer. Mais c’est toujours très dur.
Ma fille, entre 6 et 12 ans, parlait déjà par son dessin. Mais elle a été piétinée, massacrée par des professeurs à l’école, qui voulaient que la couleur reste bien dans les lignes. Ils ne voyaient pas le langage qu’elle cherchait à exprimer.
En arrivant en France, il y avait cette obligation de faire pour les galeries. Une partie du travail se fait devant le chevalet, ou devant la terre pour la sculpture, pour s’exprimer. Mais après, il y a une deuxième étape, celle d’avoir le droit à parler, de trouver quelqu’un qui va partager avec vous votre travail et qui va éventuellement répondre à votre questionnement.
Il y a derrière les galeries le commerce, la façon d’exploiter la peinture, la sculpture, en montant les prix. Je vois des graveurs ou des peintres qui demandent des sommes absolument folles. Dans les années 50, 60, 70, il n’y avait pas forcément des enseignants préparés pour accompagner ce langage. Aujourd’hui, c’est très différent.
“À travers le tirage, il y a une possibilité de rentrer plus facilement en contact avec les autres, ce qui est très important.”
Franta
Votre travail existe aussi à travers des reproductions imprimées. Où placez-vous ces tirages dans votre œuvre ?
J’ai beaucoup travaillé en lithographie, en sérigraphie, j’ai même fait des linogravures. La lithographie, il fallait la faire sur la pierre, la sérigraphie aussi demandait une participation très forte. En lithographie, si vous ratez votre dessin, il faut recommencer, nettoyer la pierre. C’était un travail très exigeant. Après, il y a eu des procédés plus photographiques, où le dessin est reporté avec une certaine perfection, mais avec moins de participation de ma part.
Dans cette façon de faire, on ne transpire plus de la même manière que pour l’original. Cela permet quand même une diffusion plus large. Il y a l’œuvre originale, et puis à côté il y a le tirage. À travers le tirage, il y a une possibilité de rentrer plus facilement en contact avec les autres, ce qui est très important.
Si vous regardez le chemin parcouru depuis vos débuts, qu’est-ce qui vous a été le plus indispensable pour tenir dans la durée ?
La possibilité d’acheter des couleurs, de la toile et d’avoir une certaine tranquillité pour se concentrer sur mon travail.
À la fin des années 60, je me suis remis en question parce que je n’avais pas suffisamment de réponses pour mon travail. J’envisageais de laisser tomber, de faire autre chose. Je suis parti à Paris et à Londres, dans une recherche d’appui. J’ai eu une proposition dans une petite galerie à Paris. Ensuite, j’ai passé trois ou quatre jours à Londres. Là aussi, une galerie m’a acheté trois de mes dessins, des gouaches que j’avais apportées avec moi, et m’a proposé une collaboration. Je me suis à nouveau engagé dans mon travail. Je n’ai pas lâché.
À cette époque, j’avais des contacts très fréquents avec l’écrivain Graham Greene, qui m’a conseillé d’aller à Londres. Je ne savais pas qu’il y avait là-bas un peintre qui s’appelait Francis Bacon, qui a montré que dans la figuration il y a toujours le regard que l’on jette sur la peinture, sur l’Homme et sur ce qui est autour de nous, et une certaine profondeur. Je me rappelle qu’il m’avait apporté un livre important sur son travail, que je ne connaissais pas encore. En 1966, presque personne ne savait qu’il existait. La première grande exposition de son travail a eu lieu à Turin, en Italie, et nous y sommes allés avec ma femme pour voir. Aujourd’hui, tout le monde connaît son œuvre. Quelqu’un qui s’intéresse à la peinture se doit de connaître son travail.
- Franta expose du 24 janvier au 24 mai 2026 au Musée de Vence.
Plus d’informations sur l’exposition de Franta au Musée de Vence.